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Oeuvres de poètes francophones du XIIe au XXe siècles
 

AU LECTEUR

Je n'ay (Lecteur) entremellé fort supersticieusement les vers masculins avecques les feminins, comme on use en ces Vaudevilles et Chansons qui se chantent d'un mesme chant, par tous les coupletz, craignant de contreindre et gehinner ma diction pour l'observation de telles choses. Toutesfois affin que tu ne penses que j'aye dedaigné ceste diligence, tu trouveras quelques Odes, dont les vers sont disposez avecques telle religion: comme la Louange de deux Damoizelles; des Miseres et Calamitez humaines; le Chant du Desesperé, et les Louanges de Bacchus.


Ode I - LES LOUANGES D'ANJOU,
AU FLEUVE DE LOYRE

O de qui la vive course
Prent sa bienheureuse source
D'une argentine fonteine,
Qui d'une fuyte loingtaine
Te rens au seing fluctueux
De l'Occean monstrueux,
Loyre, hausse ton chef ores
Bien haut, et bien haut encores,
Et jete ton oeil divin
Sur ce païs Angevin,
Le plus heureux, et fertile
Qu'autre, où ton unde distile.
Bien d'autres Dieux que toy, Pere,
Daignent aymer ce repaire
A qui le Ciel feut donneur
De toute grace, et bonheur.
Ceres, lors que vagabunde
Aloit querant par le monde
Sa fille, dont possesseur
Feut l'infernal ravisseur,
De ses pas sacrez toucha
Cete terre, et se coucha
Lasse sur ton verd ryvaige,
Qui luy donna doulx bruvaige.
Et cetuy là, qui pour mere
Eut la cuisse de son pere,
Le Dieu des Indes vainqueur
Arrousa de sa liqueur
Les montz, les vaulx, et campaignes
De ce terroir que tu baignes.
Regarde, mon Fleuve, aussi
Dedans ces forestz ici,
Qui leurs chevelures vives
Haussent au tour de tes ryves,
Les Faunes aux piez soudains,
Qui apres bisches et dains
Et cerfz aux testes ramées
Ont leurs forces animées.
Regarde tes Nymphes belles
A ces Demydieux rebelles,
Qui à grand'course les suyvent,
Et si près d'elles arrivent,
Qu'elles sentent bien souvent
De leurs haleines le vent.
Je voy' dejà hors d'haleine
Les pauvrettes, qui à peine
Pouront atteindre ton cours,
Si tu ne leur fais secours.
Combien (pour les secourir)
De foys t'a-lon veu courir
Tout furieux en la plene?
Trompant l'espoir, et la peine
De l'avare laboureur,
Helas! qui n'eut point d'horreur
Blesser du soc sacrilege
De tes Nymphes le college,
College qui se recrée
Dessus ta rive sacrée.
Nymphes des jardins fertiles,
Hamadryades gentiles,
Toy Pryape, qui tant vaulx
Avecq' ta lascive faulx,
Pales, qui sur ces rivaiges
Possedes tant beaux herbaiges,
Que Flore va tapissant
De mainte fleur d'eux yssant,
Toy pasteur Amphrisien,
Chacun de vous garde bien
Ses richesses de l'injure
Du chault, et de la froidure.
Ces masses laborieuses,
Que les mains industrieuses
Quasi egalent aux cieux,
Ne sont-elles pas aux Dieux?
Qui vouldra doncq' loue, et chante
Tout ce dont l'Inde se vante,
Sicile la fabuleuse,
Ou bien l'Arabie heureuse.
Quand à moy, tant que ma Lyre
Voudra les chansons elire
Que je luy commenderay,
Mon Anjou je chanteray.
O mon Fleuve paternel,
Quand le dormir eternel
Fera tumber à l'envers
Celuy qui chante ces vers,
Et que par les braz amys
Mon cors bien pres sera mis
De quelque fontaine vive,
Non gueres loing de ta rive,
Au moins sur ma froyde cendre
Fay quelques larmes descendre,
Et sonne mon bruyt fameux
A ton rivaige ecumeux.
N'oublie le Nom de celle
Qui toutes beautez excelle,
Et ce qu'ay pour elle aussi
Chanté sur ce bord icy.



Ode II - DES MISERES ET FORTUNES HUMAINES,
AU SEIGNEUR JAN PROUST

Bellonne seme sang et raige
Parmy les peuples çà et là,
Et chasse à la Mort maint couraige
De ce fouët tortu qu'ell' a.

Son ame cetuy cy ottroye
A un venin froid, et amer:
Cetuy là est donné en proye
Aux flotz avares de la Mer.

Aucuns d'une main vengeresse
Veulent par la Mort eprouver
Si du mal, qui tant les oppresse,
Pouront la guerison trouver.

Quelques autres venans de naitre,
Avant qu'ilz aillent rencontrant
Ce qui malheureux nous fait estre,
Sortent du monde en y entrant.

Mercure des mains de la Parque
Prent notz Umbres, et les conduyt
Au bord, ou la fatale Barque
Nous passe en l'eternelle Nuyt:

Où Minos juge inexorable,
Toutes excuses deboutant,
La langue autresfois secourable
De l'orateur n'est ecoutant.

Le chemin est large, et facile
Pour descendre en l'obscur sejour:
Pluton tient de son domicile
La porte ouverte nuyt et jour.

Là gist l'oeuvre, là gist la peine,
Ses pas de l'Orque retirer
A l'etroit sentier, qui nous meine
Où tout mortel doit aspirer.

Le nombre est petit de ceux ores
Qui sont les bien aymez des Dieux,
Et ceux que la Vertu encores
Ardente a elevez aux Cieux.

Jupiter tient devant sa porte
Deux tonneaux, dont il fait pluvoir
Tout ce qui aux humains aporte
De quoy ayse, ou tristesse avoir.

Qui a veu en ce vieil poëte
(Et le voyant, ne pleure lors)
La trop tost ouverte boëte,
Et les vertuz volants dehors?

L'Esperance au bord arrestée
Outre son gré demeure icy:
Puis que seule nous est prestée,
Gardon' qu'ell' ne s'en vole aussi.



Ode III - LES LOUANGES D'AMOUR,
AU SEIGNEUR RENE D'URVOY

Le cler ruysselet courant,
Murmurant
Auprès de l'hospitale umbre,
Plaist à ceux qui sont lassez,
Et pressez
De chault, de soif et d'encombre.

Et ceux qu'Amour vient saisir,
Leur plaisir,
C'est parler de luy souvent.
D'Amour soyez doncq', mes chantz,
Par ces champs,
Dessoubz la frescheur' du vent.

Ces eaux cleres, et bruyantes,
Eaux fuyantes
D'un cours assez doulx et lent,
Donneront quelque froideur
A l'ardeur
De mon feu trop violent.

Erato, à ma chanson
Donne son,
Et me permetz approcher
Pres de toy pour m'esjouyr,
Et t'ouyr
Du hault de ce creux rocher.

Le Roy, le Pere des Dieux
Tient les Cieux
Dessoubz son obeïssance,
Neptune la mer tempere,
Et son frere
Sur les enfers a puissance.

Mais ce petit Dieu d'aymer,
Ciel, et mer,
Et le plus bas de la terre,
D'un sceptre victorieux,
Glorieux,
Soubz son pouvoir tient, et serre.

Sans luy, du ciel le haut temple,
Large, et ample,
En ruyne tumberoit,
Avecq' chacun element,
Tellement
Discorde par tout seroit.

Amour, gouverneur des villes,
Loix civiles
Et juste police ordonne,
Et l'heur de Paix, qu'on va tant
Souhaitant,
C'est luy seul qui le nous donne.

Les richesses de Ceres,
Les forestz,
Les sepz, les plantes, et fleurs
Prennent d'Amour origine,
Goust, racine,
Vertu, formes, et couleurs.

Par luy tout genre d'oyzeaux
Sur les eaux
Et par les boys s'entretient.
Tout animal de servaige
Et sauvaige
De luy son essence tient.

Par ce petit Dieu puissant,
Delaissant
Le doulx gyron de la mere,
La vierge femme se treuve,
Et fait preuve
De la flamme doulce-amere.

Que me chaut si on le blasme,
Et sa flamme?
Amour ne sçait abuser:
Et ceux qui mal en reçoyvent,
Ne le doyvent,
Mais eux mesmes, accuser.

Amour est tout bon et beau,
Son flambeau
N'enflamme les vicieux:
Juste est, et de simple foy,
C'est pourquoy
Il est tout nu et sans yeux.

Leurs victorieux charroys
Ducz, et Roys
Doyvent à ses sainctz autelz,
Le poëtique ouvrïer
Son laurier,
Et les Dames leurs beautez.

Puis doncq' qu'il est notre autheur,
Sa haulteur
Bien adorer nous devons,
Dessus son autel sacré,
Saichant gré
A luy, de quoy nous vivons.

La jeunesse (helas) nous fuyt,
Et la suyt
Le froid aage languissant:
Adonques sont inutiles
Les scintiles
Du feu d'Amour perissant.



Ode IV - DE L'INCONSTANCE DES CHOSES,
AU SEIGNEUR PIERRE DE RONSARD

Nul, tant qu'il ne meure,
Heureux ne demeure:
Le Sort inconstant
Or' se hausse, et ores
S'abaisse, et encores
Au ciel va montant.

La Nuyt froyde et sombre
Couvrant d'obscure umbre
La terre, et les cieux,
Aussi doulx que miel
Fait couler du ciel
Le someil aux yeux.

Puis le Jour luysant
Au labeur duysant
Sa lueur expose,
Et d'un teint divers
Ce grand univers
Tapisse et compose.

Quand l'Hyver tremblant
Les eaux assemblant
De glace polie,
Des austres puissans
De dueil gemissans
La rage delie.

La Terre couverte
De sa robe verte
Devient triste, et nue,
Le vent furieux
Vulturne en tous lieux
Les forestz denue.

Puis la saison gaye.
A la terre essaye
Rendre sa verdure,
Qui ne doit durer,
Las! mais endurer
Une autre froidure.

Ainsi font retour
D'un successif tour
Le Jour, et la Nuyt:
Par mesme raison
Chacune saison
L'une l'autre suyt.

Le pueril' aage
Lubric, et volaige
Au printens ressemble:
L'été vient après,
Puis l'autonne est près,
Puis l'hyver qui tremble.

O que peu durable
(Chose miserable)
Est l'humaine vie,
Qui sans voyr le jour
De ce cler sejour
Est souvent ravie.

Soubz le grand espace
Du ciel, le Tens passe
Par course subite:
Thëatres, Colosses
En ruines grosses
Le tens precipite.

Que sont devenuz
Les murs tant congnuz
De Troye superbe?
Ilion est comme
Maint palais de Romme
Caché, dessoubz l'herbe.

Torrentz, et ryvieres
Bruyantes et fieres
Courent en maintz lieux,
Où rochers, et bois
Sembloient autresfois
Menasser les cieux.

Les fieres montaignes
Aux humbles campaignes
On voit egalées,
Maintz lieux foudroyez,
Les autres noyez
Des undes salées.

Regnes, et empires
En meilleurs et pires
On a veu changer,
Maint peuple puissant
Ses loix delaissant
Suyvre l'etranger.

Superbe couraige,
Qui ne crains oraige,
Foudre, ny tempeste,
A ton fier marcher
Tu sembles toucher
Les cieux de la teste.

Mais ta voyle enflée
De faveur souflée
Metz hardiment bas:
Le ciel variable
Tousjours amyable
Ne te sera pas.

Quoy doncq'? ne sçais-tu
Qu'un buysson batu
Moins est du tonnerre,
Qu'un haut chesne, ou tremble,
Ou qu'un mont qui semble
Depriser la terre?

Amy, qui pour vivre
Des ennuiz delivre,
Que la court procure,
T'es venu ranger
Comme un etranger,
En la tourbe obscure:

Ne regrete point
L'ambicieux poinct
De cete faveur.
Le ciel favorable
D'un plus honorable
T'a fait receveur.

De Ronsard le nom
Ne soit en renom
Par le populaire:
Amy, tu es tel,
Que rien, qu'immortel,
Ne te pouroit plaire.

Laisse aux courtizants
Les souciz cuyzans:
Ne soys curieux
Des biens aquerir,
Ou de t'enquerir
Du secret des Dieux.



Ode V - A DEUX DAMOYZELLES

Il faut maintenant, ô ma Lyre!
Sur ta meilleure corde elire
Un chant, qui penetre les Cieux,
Par une aussi etrange voye
Que celles à qui je t'envoye
Sont dignes du plus grand des Dieux.

Dy leur que je n'ay l'artifice
D'un peintre, ou engraveur, qui puisse
Au vray le semblable egaler.
Mais bien je les puy' faire vivre
Mieux qu'en tableau, en marbre ou cuyvre,
Qui n'ont l'usaige de parler.

Mes vers, qui portent sur leurs esles
Les louanges des Damoyzelles,
Se vantent de voler un jour
Parmy la region des nues,
Et les beautez du ciel venues
Sacrer au celeste sejour.

Les beautez jusques aux Dieux montent,
Celles que les Muses racontent.
Les autres, qui n'ont ce bon heur,
Les umbres solitaires suyvent:
Mais les votres (si mes vers vivent)
N'iront soubz terre sans honneur.

Je chanteray que votz merites
Vous egalent aux trois Charites,
Qui font des chapeaux florissans
A la joyeuse Cyprienne,
Dansant avecq' la trope sienne
Par les prez de loing rougissans.

Telles sont les chastes compaignes,
Qui parmy forestz, et campaignes,
Fleuves, et ruysseaux murmurans,
Suyvent la Vierge chasseresse,
Quand d'un pié leger elle presse
Le doz des cerfz legercourans.

Qui a veu les lyz, et les rozes
Avecq' la belle aube decloses,
Celuy a veu votre beau teint:
Dont le blanc, et vermeil ensemble
Le pourpre coloré ressemble,
Et du laict la blancheur eteint.

Qui a conté les fleurs sacrées
Des rives, campaignes, et prées,
Dont l'air, quand il est plus rient,
Orne les cheveux de la terre,
Et les pierres que lon va querre
Par tant de flotz en Orient:

Celuy a nombré (ce me semble)
Vos graces, et vertuz ensemble
Avecques les traictz de votz yeux,
Dont mil', et mile fleches darde
Contre celuy qui vous regarde
L'enfant qui surmonte les Dieux.

Qui de la harpe Thracienne
A ouy la voix ancienne,
Des foretz l'ebahissement,
Les votres luy fera pareilles,
Qui font des plus rudes oreilles,
Voyre des coeurs, ravissement.

Voulez-vous que ma plume ecrive
Comment dessus la verde ryve
De Cadme la peu fine seur,
Eloingnant sa fidele trope,
Osa presser la blanche crope
Du divin Thaureau ravisseur?

Jadis soubz plume blanchissante
Du Ciel la majesté puissante
Remplit celle qui enfanta
Les fors jumeaux, avecques celle
Qu'en Ide des troys la plus belle
Au juge bergier tant vanta.

De la pluye jaune coulante
Au seing d'une vierge excellente
Naquit le chevalier volant.
Telles sont les flammes subtiles
Du feu, dont les vives scintiles
Vont Dieux et hommes affolant.

Qui est celuy qui voudroit taire
Le filz du mari adultere?
Le monde de monstres purgé
De ses faictz la gloire conserve,
Des enfers la depouille serve,
Et le ciel sur son doz chargé.

Qui ne congnoist bien les deux Ourses
Fuyantes de Thetis les sourses?
Ou qui est celuy que n'attaint
La plainte de la belle vache,
Qui aux tristes rives d'Inache
De l'amy cruel se complaint?

Fuyez doncq' les facons cruelles
Que beauté couve soubz ses esles.
Faites à l'Amour humbles voeutz
Qu'à Jupiter ne vous otroye,
Pour croistre (ô bienheureuse proye! )
Le nombre des celestes feux.

Par les mains du chaste Hymenée
Chacune de vous soit menée
Au lieu, où l'ennemy humain
Soubz une agréable lumière
De votz jardins la fleur premiere
Pille d'audacieuse main.

Ces petites undes enflées
Des plus doulx zephires souflées
Sans fin vont disant à leur bord:
Heureuse la nef arrestée
Par le mors de l'anchre jetée
Dedans le seing d'un si beau port.



Ode VI - DU PREMIER JOUR DE L'AN,
AU SEIGNEUR BERTRAN BERGIER

Voicy le Pere au double front,
Le bon Janus, qui renouvelle
Le cours de l'An, qui en un rond.
Ameine la saison nouvelle.
Renouvelons aussi
Toute vieille pensée,
Et tuons le soucy
De Fortune insensée.

Sus doncq', que tardons-nous encore?
Avant que vieillars devenir,
Chassons le soing, qui nous devore
Trop curieux de l'advenir.
Ce qui viendra demain
Ja pensif ne te tienne:
Les Dieux ont en leur main
Ta fortune, et la mienne.

Tu voy de nege tous couvers
Les sommetz de la forest nue,
Qui quasi envoye à l'envers
Le faiz de sa teste chenue.
La froide bize ferme
Le gosier des oyzeaux,
Et les poissons enferme
Soubz le cristal des eaux.

Veux-tu attendre les frimaz
De l'hyver, qui dejà s'appreste,
Pour faire de nege un amaz
Sur ton menton, et sur ta teste?
Que tes membres transiz
Privez de leur verdeur,
Et les nerfz endurciz
Tremblent tous de froideur?

Quand la saison amolira
Tes braz autresfois durs et roydes,
Adoncq' malgré toy perira
Le feu de tes moüelles froydes,
Que toute herbe, ou etuve,
Tout genial repas,
Mais tout l'Aethne et Vesuve
Ne rechaufferoint pas.

Mon filz, c'est assez combatu,
(Disoit la mere au fort Gregeois,)
Pourquoy ne te rejouys-tu
Avecq' ces filles quelques fois?
Les vins, l'amour consolent
Le triste coeur de l'homme:
Les ans legiers s'en volent,
Et la mort nous assomme.

Je te souhaite pour t'ebatre
Durant ceste morte saison,
Un plaisir, voyre trois, ou quatre,
Que donne l'amye maison:
Bon vin en ton celier,
Beau feu, nuyt sans soucy,
Un amy familier,
Et belle amye aussi,

Qui de son luc, qui de sa voix
Endorme souvent tes ennuiz,
Qui de son babil quelquesfois
Te face moins durer les nuitz,
Au lict follastre autant
Que ces chevres lascives,
Lors qu'elles vont broutant
Sur les herbeuses rives.



Ode VII - DU JOUR DES BACCHANALES,
AU SEIGNEUR RABESTAN

Quel bruyt inusité
A mes oreilles tonne?
Je suy' tout excité
De l'horreur qui m'etonne:
Mon coeur fremist, et tremble,
Evoé, Evoé.
J'oy' la voix (ce me semble)
D'un cornet enroué.
Je voy' le deux fois né,
L'Indique Dieu, qui erre
Le chef environné
De verdoyant lyerre:
Les fiers tygres soupirent
Soubz le joug odieux,
Et tous paisibles tirent
Son char victorieux.

Maint Satyre lascif
Ryant soutient à peine
Sur ung asne tardif
Le chancelant Sylene.
Triumphe à la bonne heure,
Dieu, dont feut le butin
Ce peuple qui demeure
Le plus près du matin.

Mon ame eprise au feu
De ta liqueur tant bonne,
Ce poëtique voeu
Te consacre et ordonne.
Je te salue Pere,
Qui tout soucy deffens,
Soubz ton regne prospere
Fay vivre tes enfans.

Celuy qui sceut les boys
Et les rochers attraire,
Qui fist les trois aboys
Tous ebahiz se taire,
Sceut au prix de sa teste
Combien est perilleux
Blamer la saincte feste
De ton nom merveilleux.

Sans jarretz se trouva
Le brave roy de Thrace,
Et ta force eprouva
L'Echionnée race:
Bien que tu sembles estre
Au ryz, banquetz, et jeuz
Plus idoyne, qu'adextre
Aux combatz outraigeux;

D'une horrible machoire
Renversé par ta main,
Feut temoing de ta gloire:
Quand les filz de la Terre
Ozerent s'avancer
Pour au Ciel faire guerre,
Et ton Pere offenser.

Sans toy, n'ard qu'à demy
La furieuse flamme
De Venus, ô l'amy
Et du cors, et de l'ame!
Donq' à force de boyre,
Noye, ou brusle au dedans
La facheuse memoire
De noz souciz mordans.

Amy, ceste rigueur
Au vieil Caton delaisse:
Mais où est la vigueur
De ta verde vieillesse?
Le soing de tout affaire
Que n'est-il endormy?
Quelquesfois il faut faire
Le fol pour son amy.



Ode VIII - DU RETOUR DU PRINTENS,
A JAN D'ORAT

De l'hyver la triste froydure
Va sa rigueur adoucissant,
Et des eaux l'ecorce tant dure
Au doulx Zephire amolissant.
Les oyzeaux par les boys
Ouvrent à cete foys
Leurs gosiers etreciz,
Et plus soubz durs glassons
Ne sentent les poissons
Leurs manoirs racourciz.
La froide humeur des montz chenuz
Enfle deja le cours des fleuves,
Deja les cheveux sont venuz
Aux forestz si longuement veufves.
La Terre au Ciel riant
Va son teint variant
De mainte couleur vive:
Le Ciel (pour luy complaire)
Orne sa face claire
De grand' beauté nayve.

Venus ose jà sur la brune
Mener danses gayes, et cointes
Aux pasles rayons de la lune,
Ses Graces aux Nymphes bien jointes.
Maint Satyre outraigeux,
Par les boys umbraigeux,
Ou du haut d'un rocher,
(Quoy que tout brusle, et arde)
Etonné les regarde,
Et n'en ose approcher.

Or' est tens que lon se couronne
De l'arbre à Venus consacré,
Ou que sa teste on environne
Des fleurs qui viennent de leur gré.
Qu'on donne au vent aussi
Cest importun soucy,
Qui tant nous fait la guerre:
Que lon voyse sautant,
Que lon voyse hurtant
D'un pié libre la terre.

Voicy, dejà l'eté, qui tonne,
Chasse le peu durable ver,
L'eté le fructueux autonne,
L'autonne le frilleux hyver.
Mais les lunes volaiges
Ces celestes dommaiges
Reparent: et nous hommes,
Quand descendons aux lieux
De noz ancestres vieux,
Umbre, et poudre nous sommes.

Pourquoy doncq' avons-nous envie
Du soing qui les coeurs ronge, et fend?
Le terme bref de notre vie
Long espoir nous deffent.
Ce que les Destinées
Nous donnent de journées,
Estimons que c'est gaing.
Que scais-tu si les Dieux
Ottroyront à tes yeux
De voir un lendemain?

Dy à ta lyre qu'elle enfante
Quelque vers, dont le bruyt soit tel,
Que ta Vienne à jamais se vante
Du nom de Dorat immortel.
Ce grand tour violant
De l'an leger-volant
Ravist et jours, et moys:
Non les doctes ecriz,
Qui sont de noz espris
Les perdurables voix.



Ode IX - CHANT DU DESESPERÉ

La Parque si terrible
A tous les animaulx
Plus ne me semble horrible,
Car le moindre des maulx,
Qui m'ont fait si dolent,
Est bien plus violent.

Comme d'une fonteine
Mes yeux sont degoutens,
Ma face est d'eau si pleine
Que bien tost je m'attens
Mon coeur tant soucieux
Distiler par les yeux.

De mortelles tenebres
Ilz sont déjà noirciz,
Mes plaintes sont funebres,
Et mes membres transiz:
Mais je ne puy' mourir,
Et si ne puy' guerir.

La Fortune amyable
Est-ce pas moins que rien?
O que tout est muable
En ce val terrien!
Helas, je le congnoy',
Qui rien tel ne craignoy'.

Langueur me tient en lesse,
Douleur me suyt de près,
Regret point ne me laisse,
Et crainte vient après:
Bref, de jour, et de nuyt
Toute chose me nuit.

La verdoyant' campaigne,
Le flory arbrisseau,
Tumbant de la montaigne
Le murmurant ruysseau,
De ces plaisirs jouyr
Ne me peut rejouyr.

La musique sauvaige
Du rossignol au boys
Contriste mon couraige,
Et me deplait la voix
De tous joyeux oyzeaux
Qui sont au bord des eaux.

Le Cygne poëtique
Lors qu'il est myeux chantant,
Sur la ryve aquatique
Va sa mort lamentant.
Las! tel chant me plait bien
Comme semblable au mien.

La voix repercussive
En m'oyant lamenter,
De ma plainte excessive
Semble se tormenter,
Car cela que j'ay dit
Tousjours elle redit.

Ainsi la joye et l'ayse
Me vient de dueil saisir,
Et n'est, qui tant me plaise
Comme le deplaisir,
De la mort en effect
L'espoir vivre me fait.

Dieu tonnant, de ta foudre
Viens ma mort avencer,
Afin que soye en poudre
Premier que de penser
Au plaisir, que j'auroy'
Quand ma mort je scauroy'.



Ode X - AU SEIGNEUR PIERRE DE RONSARD

Chante l'emprise furieuse
Des fiers Gëans trop devoyez,
Et par la main victorieuse
Du Pere tonnant foudroyez:
Ou bien les labeurs envoyez
Par Junon Déesse inhuméne
A l'invincible enfant d'Alcméne.

Chante les martiaux alarmes
D'un son heroic, et haut style:
Chante les amoureuses larmes,
Ou bien le champ graz et fertile,
Ou le cler ruysseau qui distile
Du mont pierreux, ruysseau qui baigne
Prez, et spacieuse campaigne.

Chante doncq' les biens de Cerés
Et de Bacchus les jeuz mystiques:
Chante les sacrées forés,
Sejour des Demydieux rustiques:
Chante tous les Dieux des antiques,
Pluton, Neptune impetueux.
Et les austres tempetueux.

Bref, chante tout ce qu'ont chanté
Homere, et Maron tant fameux,
Pyndare, Horace tant vanté,
Afin d'estre immortel comme eux
En depit du dard venimeux
De celle qui ne peut deffaire
Ce qu'un esprit divin sçait faire.

Ton oeuvre sera plus durable
Qu'un Thëatre, ou un Colisée,
Ou qu'un Mausëole admirable,
Dont l'etophe si fort prisée
Par le tens a été brisée,
Ou que tout autre oeuvre excellant
De la main de l'ouvrier volant.

Quand à moy, puis que je n'ay beu,
Comme toy, de l'unde sacrée,
Et puis que songer je n'ay peu
Sur le mont double, comme Ascrée,
C'est bien force que me recrée
Avec Pan, qui soubz les ormeaux
fait resonner les challumeaux.

Mais toy, si desires pour vivre
Delaisser quelque monument,
Pourquoy aussi ne veux-tu suyvre
Quelque haut et brave argument?
Amy, vole plus hautement,
Et en lieu si humble n'amuse,
Qu'à me louër, ta docte Muse.

Si tu m'eusses, facund Mercure,
Volu etre un peu favorable,
Et toy Phebus, j'eusse pris cure
De rendre mon bruyt honorable,
Voyre par ecrit memorable
Un jour avec triumphe et gloire
Marier Loyr avecques Loyre.



Ode XI - A UNE DAME CRUELLE ET INEXORABLE

Muse, que tant je voys cherchant,
Inspire moy encor' un chant,
Un chant, qui entre en l'obstinée oreille
De la beauté, qui n'a point sa pareille.

Le feu en la fournaize etreint
Ard plus que cil, qui non contreint
Par le ciel libre en çà et là epars
Donne sa flamme au vent de toutes pars.

Amour jusqu'au profund de l'ame
A dardé la cruelle flamme
Que suy' contreint de vomir en mes vers
D'un son tragic tout etrange et divers.

Cruelle, tu voys de bien loing
Ce feu, dont tu n'as point de soing,
Comme celuy qu'on voit voler parmy
La ville prise ou le camp ennemy.

Tu m'as ouvert le manque flanc
Avecques cet ivoyre blanc,
Qui montre au bout cinq perles plus exquises
Que d'Orient les pierres tant requises.

Pourquoy arraches-tu le coeur
Dont Amour par toy feut vainqueur?
Pourquoy fais-tu, ainsi que deux tenailles,
Sentir tes mains en mes vives entrailles?

Les tygres (ô fiere beauté! )
N'ont tant que toy de cruauté:
Ny le serpent, qui se trayne soubz l'herbe,
Ny des lyons la semence superbe.

Pas n'avoit si grande rudesse
La cruelle vierge Déesse,
Qui fist aux chiens devorer le veneur
Criant en vain: Je suy' votre seigneur.

Qui est celuy, qui ne s'etonne
Quand le Pere courroussé tonne?
Dardant çà bas de foudroyante main
Le traict vangeur de tout acte inhumain.

Amour pourtant dedans les cieux
Enflamme le plus grand des Dieux,
Hommes en terre, et en l'air les oyzeaux,
Et les poyssons jusqu'au fond de leurs eaux.

O repaire moins souhaitable
Que le Caucase inhospitable,
Où le rapteur du saint feu va paissant
L'aigle sacré d'un poumon renaissant!

Tu me fais par ta grand' froydeur
Sentir plus violente ardeur
Que cetuy là, dont le doz grand et large
Soutient d'un mont la trop pesante charge.

Qui d'Amour blame les edictz,
Semble ces Geans, qui jadis
Des plus hauts montz une echelle erigerent
Et les manoirs celestes assiegerent.

Ne crains-tu point qu'il se courrousse?
Ne crains-tu point que de sa trousse
Te darde un traict enpenné de fureur,
Pour se vanger d'un si cruel erreur?

Ou vas-tu, Muse? si grand' ire
Ne convient à la douce Lyre.
Tu es trop humble, et de trop petit son,
Pour accorder si tragique chanson.



Ode XII - DE PORTER LES MISERES ET LA CALUMNIE
AU SEIGNEUR CHRISTOFLE DU BREIL

Rien n'est heureux de tous poinctz en ce monde.
L'air, et le feu, le ciel, la terre, et l'unde
Nous font la guerre, et les justes Dieux mesmes
N'ont pardonné à leurs palaiz supremes.
Ne voy-tu pas que les Signes des Cieux
Sont mutilez de piez, de braz, ou d'yeux?
N'as-tu jamais d'eclypse coutumiere
Veu obscursir l'une et l'autre lumiere?
O que d'ennuy sans repos nous tormente!
Les uns par faim ont peine vehemente,
Autres on voit en la prison mourir,
Plusieurs aussi à la guerre courir,
Joyeux spectacle à ce furieux Dieu
Qui maintenant obtient le premier lieu
Entre les Roys, les Empereurs, et Princes,
Au grand dommaige (hélas) de leurs provinces.
Le flot, le vent, le pyrate, et rocher
Sont les perilz de l'avare nocher,
Qui de son ayse, et repos s'ennuyant,
Aux Indes court, la pauvreté fuyant.
Cetuy par fer, par cordeau, ou poyson
Cherche de mort voluntaire achoyson,
Et pour trouver de ses maulx allegence,
A pris de soy luymesmes la vengence:
Et cetuy là, qui est myeux fortuné
Que les premiers, avant que d'estre né
Ensevely d'un sommeil eternel,
Fait son tumbeau du ventre maternel.
D'un egal pié la Mort, qui tout attrape,
Et des petiz les humbles manoirs frape,
Et des plus grands les tours hautes et fortes.
Une Mort seule en mile, et mile sortes
De maulx soudains, nouveaux, et incurables,
Va tormentant les humains miserables.
Le cours des ans, des siecles, et saisons,
Les grands citez et superbes maisons
Mises par terre, et les ruines grosses
Des vieux Palaiz, Thëatres, et Collosses,
Montrent à l'oeil tout ce qui est çà bas
Etre caduq' et subject à trepas.
O malheureux, qui batist esperance
Sur fondement d'incertaine assurance!
De tous etaz, de tout sexe, et tout aage
Solicitude est le propre heritaige.
Ell' suyt des Roys les palaiz sumptueux,
Conventz secrez, parquetz tumultueux:
Le laboureur la porte en sa charrue,
Et du pasteur aux toictz elle se rue:
L'homme de guerre aussi la porte en croupe,
Et le marchant avare dans la poupe.
Rien, que vertu, ne domte la fortune.
Comme le roc, quand la mer importune
En çà et là contre luy se courrousse,
Rompt les gros flotz, et de soy les repousse.
O bienheureux, qui de rien ne s'etonne,
Et ne palist, quand le ciel iré tonne!
O bienheureux, que les torches ardentes
Et des troys Seurs les couleuvres pendentes
N'excitent point! qui n'entrerompt le fruict
De son repos, pour quelque petit bruict.
Cet homme là pour vray jamais ne tremble,
Bien que le ciel à la terre s'assemble:
Et ont les Dieux sa fortresse munie
Contre fortune, et contre calumnie.
Le Ciel vangeur, protecteur d'Innocence,
Donne aux pervers souvent longue licence
De nuyre aux bons: puis contre eux irrité
Commende au Tens, pere de verité,
Decouvrir tout; lors la cause plus forte
Devient soudain la plus foyble, de sorte
Que la grandeur de la peine compense
La tardité de la juste vengence.
Espere, Amy, espere, dure, attens
Cette faveur et du Ciel, et du Tens.
Et quand le Ciel n'auroit aucun soucy
De tout cela que nous faisons ici,
Mais bien seroint toutes humaines choses
Soubz le pouvoir de la fortune encloses,
Ne vault-il myeux (veu qu'elle fait son tour)
Avoir espoir de son heureux retour,
Qu'estre tousjours en peur de la ruyne?
Cet air couvert d'une obscure bruyne
S'eclersira, ces undes courroussées
Jusques au ciel par l'aquilon poussées
S'apaiseront, et par l'anchre jetée
Au port sera la navire arrestée.
O combien doulx sera le souvenir
Des maulx passez! Pour doncq' là parvenir,
Endure, Amy, ces peines doloreuses,
Et te reserve aux choses plus heureuses.



Ode XIII - DE L'IMMORTALITÉ DES POËTES,
AU SEIGNEUR BOUJU

Sus, Muse, il faut que l'on s'eveille,
Je veux sonner un chant divin.
Ouvre donques ta docte oreille,
O Bouju, l'honneur Angevin!
Pour ecouter ce que ma Lyre accorde
Sur sa plus haute, et mieux parlante chorde.
Cetuy quiert par divers dangers
L'honneur du fer victorieux:
Cetuy là par flotz etrangers
Le soing de l'or laborieux.
L'un aux clameurs du palaiz s'etudie,
L'autre le vent de la faveur mandie.

Mais moy, que les Graces cherissent,
Je hay' les biens, que l'on adore,
Je hay' les honneurs, qui perissent,
Et le soing, qui les coeurs devore:
Rien ne me plaist, fors ce qui peut deplaire
Au jugement du rude populaire.

Les lauriers, prix des frontz scavans,
M'ont ja fait compaignon des Dieux:
Les lascifz Satyres suyvans
Les Nymphes des rustiques lieux
Me font aymer loing des congnuz rivaiges
La sainte horreur de leurs antres sauvaiges.

Par le ciel errer je m'attens
D'une esle encor' non usitée,
Et ne sera gueres long tens
La terre par moy habitée.
Plus grand qu'Envie, à ces superbes viles
Je laisseray leurs tempestes civiles.

Je voleray depuis l'Aurore
Jusq'à la grand' mere des eaux,
Et de l'Ourse à l'epaule more,
Le plus blanc de tous les oyzeaux.
Je ne craindray, sortant de ce beau jour,
L'epesse nuyt du tenebreux sejour.

De mourir ne suys en emoy
Selon la loy du sort humain,
Car la meilleure part de moy
Ne craint point la fatale main:
Craingne la Mort, la Fortune, et l'Envie,
A qui les Dieux n'ont donné qu'une vie.

Arriere tout funebre chant,
Arriere tout marbre et peinture,
Mes cendres ne vont point cherchant
Les vains honneurs de sepulture:
Pour n'estre errant cent ans à l'environ
Des triestes bords de l'avare Acheron.

Mon nom du vil peuple incongnu
N'ira soubz terre inhonoré,
Les Seurs du mont deux fois cornu
M'ont de sepulchre decoré,
Qui ne craint point les aquilons puissans,
Ny le long cours des siecles renaissans.



Ode XIV - Épitaphe de Clément MAROT

Si de celuy le tumbeau veux sçavoir
Qui de Maro avoit plus que le nom,
Il te convient tous les lieux aller voir
Ou France a mis le but de son renom:
Qu'en terre soit, je te respons que non,
Au moins de luy c'est la moindre partie.
L'Ame est au lieu d'où elle etoit sortie,
Et de ses vers, qui ont domté la mort,
Les Seurs luy ont sepulture batie
Jusques au ciel. Ainsi, La mort n'y mord.

CAELO MUSA BEAT

 
Mise à Jour de la page le 11/2001
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