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[1802-1885]
Victor Hugo



   
Oeuvres de poètes francophones du XIIe au XXe siècles
 

I - FLORÉAL

I - Ordre du jour de Floréal

Victoire, amis! je dépêche
En hâte et de grand matin
Une strophe toute fraîche
Pour crier le bulletin.

J'embouche sur la montagne
La trompette aux longs éclats;
Sachez que le printemps gagne
La bataille des lilas.

Jeanne met dans sa pantoufle
Son pied qui n'est plus frileux;
Et voici qu'un vaste souffle
Emplit les abîmes bleus.

L'oiseau chante, l'agneau broute;
Mai, poussant des cris railleurs,
Crible l'hiver en déroute
D'une mitraille de fleurs.

II

Orphée, aux bois du Caÿstre,
Écoutait, quand l'astre luit,
Le rire obscur et sinistre
Des inconnus dans la nuit.

Phtas, la sibylle thébaine,
Voyait près de Phygalé
Danser des formes d'ébène
Sur l'horizon étoilé.

Eschyle errait à la brune
En Sicile, et s'enivrait
Des flûtes du clair de lune
Qu'on entend dans la forêt.

Pline, oubliant toutes choses
Pour les nymphes de Milet,
Épiait leurs jambes roses
Quand leur robe s'envolait.

Plaute, rôdant à Viterbe
Dans les vergers radieux,
Ramassait parfois dans l'herbe
Des fruits mordus par les dieux.

Versaille est un lieu sublime
Où le faune, un pied dans l'eau,
Offre à Molière la rime,
Étonnement de Boileau.

Le vieux Dante, à qui les âmes
Montraient leur sombre miroir,
Voyait s'évader des femmes
Entre les branches le soir.

André Chénier sous les saules
Avait l'éblouissement
De ces fuyantes épaules
Dont Virgile fut l'amant.

Shakspeare, aux aguets derrière
Le chêne aux rameaux dormants,
Entendait dans la clairière
De vagues trépignements.

Ô feuillage, tu m'attires;
Un dieu t'habite; et je crois
Que la danse des satyres
Tourne encore au fond des bois.

III - YYXH

Psyché dans ma chambre est entrée,
Et j'ai dit à ce papillon:
– «Nomme-moi la chose sacrée.
«Est-ce l'ombre? est-ce le rayon?

«Est-ce la musique des lyres?
«Est-ce le parfum de la fleur?
«Quel est entre tous les délires
«Celui qui fait l'homme meilleur?

«Quel est l'encens? quelle est la flamme?
«Et l'organe de l'avatar,
«Et pour les souffrants le dictame,
«Et pour les heureux le nectar?

«Enseigne-moi ce qui fait vivre,
«Ce qui fait que l'oeil brille et voit!
«Enseigne-moi l'endroit du livre
«Où Dieu pensif pose son doigt.

«Qu'est-ce qu'en sortant de l'Érèbe
«Dante a trouvé de plus complet?
«Quel est le mot des sphinx de Thèbe
«Et des ramiers du Paraclet?

«Quelle est la chose, humble et superbe,
«Faite de matière et d'éther,
«Où Dieu met le plus de son verbe
«Et l'homme le plus de sa chair?

«Quel est le pont que l'esprit montre,
«La route de la fange au ciel,
«Où Vénus Astarté rencontre
«À mi-chemin Ithuriel?

«Quelle est la clef splendide et sombre,
«Comme aux élus chère aux maudits,
«Avec laquelle on ferme l'ombre
«Et l'on ouvre le paradis?

«Qu'est-ce qu'Orphée et Zoroastre,
«Et Christ que Jean vint suppléer,
«En mêlant la rose avec l'astre,
«Auraient voulu pouvoir créer?

«Puisque tu viens d'en haut, déesse,
«Ange, peut-être le sais-tu?
«Ô Psyché! quelle est la sagesse?
«Ô Psyché! quelle est la vertu?

«Qu'est-ce que, pour l'homme et la terre,
«L'infini sombre a fait de mieux?
«Quel est le chef-d'oeuvre du père?
«Quel est le grand éclair des cieux?

Posant sur mon front, sous la nue,
Ses ailes qu'on ne peut briser,
Entre lesquelles elle est nue,
Psyché m'a dit: C'est le baiser.

IV - Le poète bat aux champs

I

Aux champs, compagnons et compagnes!
Fils, j'élève à la dignité
De géorgiques les campagnes
Quelconques où flambe l'été!

Flamber, c'est là toute l'histoire
Du coeur, des sens, de la saison,
Et de la pauvre mouche noire
Que nous appelons la raison.

Je te fais molosse, ô mon dogue!
L'acanthe manque? j'ai le thym.
Je nomme Vaugirard églogue;
J'installe Amyntas à Pantin.

La nature est indifférente
Aux nuances que nous créons
Entre Gros-Guillaume et Dorante;
Tout pampre a ses Anacréons.

L'idylle volontiers patoise.
Et je ne vois point que l'oiseau
Préfère Haliarte à Pontoise
Et Coronée à Palaiseau.

Les plus beaux noms de la Sicile
Et de la Grèce ne font pas
Que l'âne au fouet soit plus docile,
Que l'amour fuie à moins grands pas.

Les fleurs sont à Sèvre aussi fraîches
Que sur l'Hybla, cher au sylvain;
Montreuil mérite avec ses pêches
La garde du dragon divin.

Marton nue est Phyllis sans voiles;
Fils, le soir n'est pas plus vermeil,
Sous son chapeau d'ombre et d'étoiles,
À Banduse qu'à Montfermeil.

Bercy pourrait griser sept Sages;
Les Auteuils sont fils des Tempés;
Si l'Ida sombre a ses nuages,
La guinguette a des canapés.

Rien n'est haut ni bas; les fontaines
Lavent la pourpre et le sayon;
L'aube d'Ivry, l'aube d'Athènes,
Sont faites du même rayon.

J'ai déjà dit parfois ces choses,
Et toujours je les redirai;
Car du fond de toutes les proses
Peut s'élancer le vers sacré.

Si Babet a la gorge ronde,
Babet égale Pholoé.
Comme Chypre la Beauce est blonde.
Larifla descend d'Évohé.

Toinon, se baignant sur la grève,
A plus de cheveux sur le dos
Que la Callyrhoé qui rêve
Dans le grand temple d'Abydos.

Çà, que le bourgeois fraternise
Avec les satyres cornus!
Amis, le corset de Denise
Vaut la ceinture de Vénus.

II

Donc, fuyons Paris! plus de gêne!
Bergers, plantons là Tortoni!
Allons boire à la coupe pleine
Du printemps, ivre d'infini.

Allons fêter les fleurs exquises,
Partons! Quittons, joyeux et fous,
Pour les dryades, les marquises,
Et pour les faunes, les voyous!

Plus de bouquins, point de gazettes!
Je hais cette submersion.
Nous irons cueillir des noisettes
Dans l'été, fraîche vision.

La banlieue, amis, peut suffire.
La fleur, que Paris souille, y naît.
Flore y vivait avec Zéphyre
Avant de vivre avec Brunet.

Aux champs, les vers deviennent strophes.
À Paris l'étang, c'est l'égout.
Je sais qu'il est des philosophes
Criant très haut: – «Lutèce est tout!

«Les champs ne valent pas la ville!»
Fils, toujours le bon sens hurla
Quand Voltaire à Damilaville
Dit ces calembredaines-là.

III

Aux champs, la nuit est vénérable,
Le jour rit d'un rire enfantin;
Le soir berce l'orme et l'érable,
Le soir est beau; mais le matin,

Le matin, c'est la grande fête;
C'est l'auréole où la nuit fond,
Où le diplomate a l'air bête,
Où le bouvier a l'air profond.

La fleur d'or du pré d'azur sombre,
L'astre, brille au ciel clair encor;
En bas, le bleuet luit dans l'ombre,
Étoile bleue en un champ d'or.

L'oiseau court, les taureaux mugissent;
Les feuillages sont enchantés;
Les cercles du vent s'élargissent
Dans l'ascension des clartés.

L'air frémit; l'onde est plus sonore;
Toute âme entrouvre son secret;
L'univers croit, quand vient l'aurore,
Que sa conscience apparaît.

IV

Quittons Paris et ses casernes.
Plongeons-nous, car les ans sont courts,
Jusqu'aux genoux dans les luzernes
Et jusqu'au coeur dans les amours.

Joignons les baisers aux spondées;
Souvenons-nous que le hautbois
Donnait à Platon des idées
Voluptueuses, dans les bois.

Vanve a d'indulgentes prairies;
Ville-d'Avray ferme les yeux
Sur les douces gamineries
Des cupidons mystérieux.

Là, les Jeux, les Ris et les Farces
Poursuivent, sous les bois flottants,
Les chimères de joie éparses
Dans la lumière du printemps.

L'onde à Triel est bucolique;
Asnière a des flux et reflux
Où vogue l'adorable clique
De tous ces petites dieux joufflus.

Le sel attique et l'eau de Seine
Se mêlent admirablement.
Il n'est qu'une chose malsaine,
Jeanne, c'est d'être sans amant.

Que notre ivresse se signale!
Allons où Pan nous conduira.
Ressuscitons la bacchanale,
Cette aïeule de l'opéra.

Laissons, et même envoyons paître
Les boeufs, les chèvres, les brebis,
La raison, le garde champêtre!
Fils, avril chante, crions bis!

Qu'à Gif, grâce à nous, le notaire
Et le marguillier soient émus,
Fils, et qu'on entende à Nanterre
Les vagues flûtes de l'Hémus!

Acclimatons Faune à Vincenne,
Sans pourtant prendre pour conseil
L'immense Aristophane obscène,
Effronté comme le soleil.

Rions du maire, ou de l'édile;
Et mordons, en gens convaincus,
Dans cette pomme de l'idylle
Où l'on voit les dents de Moschus.

V - Interruption à une lecture de Platon

Je lisais Platon. – J'ouvris
La porte de ma retraite,
Et j'aperçus Lycoris,
C'est-à-dire Turlurette.

Je n'avais pas dit encor
Un seul mot à cette belle.
Sous un vague plafond d'or
Mes rêves battaient de l'aile.

La belle, en jupon gris-clair,
Montait l'escalier sonore;
Ses frais yeux bleus avaient l'air
De revenir de l'aurore.

Elle chantait un couplet
D'une chanson de la rue
Qui dans sa bouche semblait
Une lumière apparue.

Son front éclipsa Platon.
Ô front céleste et frivole!
Un ruban sous son menton
Rattachait son auréole.

Elle avait l'accent qui plaît,
Un foulard pour cachemire,
Dans sa main son pot au lait,
Des flammes dans son sourire.

Et je lui dis (le Phédon
Donne tant de hardiesse!):
– Mademoiselle, pardon,
Ne seriez-vous pas déesse?

VI

Quand les guignes furent mangées,
Elle s'écria tout à coup:
– J'aimerais bien mieux des dragées.
Est-il ennuyeux, ton Saint-Cloud!

On a grand-soif; au lieu de boire,
On mange des cerises; voi,
C'est joli, j'ai la bouche noire
Et j'ai les doigts bleus; laisse-moi. –

Elle disait cent autres choses,
Et sa douce main me battait.
Ô mois de juin! rayons et roses!
L'azur chante et l'ombre se tait.

J'essuyai, sans trop lui déplaire,
Tout en la laissant m'accuser,
Avec des fleurs sa main colère,
Et sa bouche avec un baiser.

VII - Genio libri

Ô toi qui dans mon âme vibres,
Ô mon cher esprit familier,
Les espaces sont clairs et libres;
J'y consens, défais ton collier,

Mêle les dieux, confonds les styles,
Accouple au poean les agnus;
Fais dans les grands cloîtres hostiles
Danser les nymphes aux seins nus.

Sois de France, sois de Corinthe,
Réveille au bruit de ton clairon
Pégase fourbu qu'on éreinte
Au vieux coche de Campistron.

Tresse l'acanthe et la liane;
Grise l'augure avec l'abbé;
Que David contemple Diane,
Qu'Actéon guette Bethsabé.

Du nez de Minerve indignée
Au crâne chauve de saint Paul
Suspends la toile d'araignée
Qui prendra les rimes au vol.

Fais rire Marion courbée
Sur les oegipans ahuris.
Cours, saute, emmène Alphésibée
Souper au Café de Paris.

Sois gai, hardi, glouton, vorace;
Flâne, aime; sois assez coquin
Pour rencontrer parfois Horace
Et toujours éviter Berquin.

Peins le nu d'après l'Homme antique,
Païen et biblique à la fois,
Constate la pose plastique
D'Ève ou de Rhée au fond des bois.

Des amours observe la mue.
Défais ce que les pédants font,
Et, penché sur l'étang, remue
L'art poétique jusqu'au fond.

Trouble La Harpe, ce coq d'Inde,
Et Boileau, dans leurs sanhédrins;
Saccage tout; jonche le Pinde
De césures d'alexandrins.

Prends l'abeille pour soeur jumelle;
Aie, ô rôdeur du frais vallon,
Un alvéole à miel, comme elle,
Et, comme elle, un brave aiguillon.

Plante là toute rhétorique,
Mais au vieux bon sens fais écho;
Monte en croupe sur la bourrique,
Si l'ânier s'appelle Sancho.

Qu'Argenteuil soit ton Pausilippe.
Sois un peu diable, et point démon,
Joue, et pour Fanfan la Tulipe
Quitte Ajax fils de Télamon.

Invente une églogue lyrique
Prenant terre au bois de Meudon,
Où le vers danse une pyrrhique
Qui dégénère en rigodon.

Si Loque, Coche, Graille et Chiffe
Dans Versailles viennent à toi,
Présente galamment la griffe
À ces quatre filles de roi.

Si Junon s'offre, fais ta tâche;
Fête Aspasie, admets Ninon;
Si Goton vient, sois assez lâche
Pour rire et ne pas dire: Non.

Sois le chérubin et l'éphèbe.
Que ton chant libre et disant tout
Vole, et de la lyre de Thèbe
Aille au mirliton de Saint-Cloud.

Qu'en ton livre, comme au bocage,
On entende un hymne, et jamais
Un bruit d'ailes dans une cage!
Rien des bas-fonds, tout des sommets!

Fais ce que tu voudras, qu'importe!
Pourvu que le vrai soit content;
Pourvu que l'alouette sorte
Parfois de ta strophe en chantant;

Pourvu que Paris où tu soupes
N'ôte rien à ton naturel;
Que les déesses dans tes groupes
Gardent une lueur du ciel;

Pourvu que la luzerne pousse
Dans ton idylle, et que Vénus
Y trouve une épaisseur de mousse
Suffisante pour ses pieds nus;

Pourvu que Grimod la Reynière
Signale à Brillat-Savarin
Une senteur de cressonnière
Mêlée à ton hymne serein;

Pourvu qu'en ton poème tremble
L'azur réel des claires eaux;
Pourvu que le brin d'herbe semble
Bon au nid des petits oiseaux;

Pourvu que Psyché soit baisée
Par ton souffle aux cieux réchauffé;
Pourvu qu'on sente la rosée
Dans ton vers qui boit du café.

 
Mise à Jour de la page le 11/2001
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