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Oeuvres Poétiques de Rainer Maria Rilke

[1924-1925]
Vergers
Corne d'abondance
Les Quatrains valaisans
Beau papillon près du sol...
Les Fenêtres
Fenêtre, qu'on cherche souvent...
Les Roses
Dis-moi, rose, d'où vient...



   
Oeuvres de poètes francophones du XIIe au XXe siècles
 
Rainer Maria Rilke
Rainer Maria Rilke, Photographié (1906).

[1875] - [1926]
Rainer Maria Rilke

«Il est bon d'être seul, parce que la solitude est difficile. Qu'une chose soit difficile doit nous être une raison de plus pour l'entreprendre.»
(Es ist gut, einsam zu sein, denn Einsamkeit ist schwer ; daß etwas schwer ist, muß uns ein Grund mehr sein, es zu tun.)

Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète, 14 mai 1904 (Briefe an einem jungen Dichter).

Né à Prague, fils d'une famille de petite extraction, de parents désunis, d'une mère bigote et frustrée à l'autorité tyrannique, d'un officier en retraite devenu inspecteur des chemins de fer, Rainer Maria Rilke a une enfance solitaire, terne et morne.
Il fréquentera d'abord une école religieuse de Prague, puis son père, qui le destine à une carrière militaire, l'envoie passer cinq années dans les écoles de Saint-Pölten et de Mährisch-Weisskirchen (1886-1891). Très tôt, sa confrontation avec le monde réel sera vécue comme une source d'angoisse et de douleur. Rilke gardera le souvenir de cette enfance mal vécue, hantée de terreurs et d'angoisses, et il l'évoquera souvent dans son oeuvre.
Étudiant successivement à Prague, Munich et Berlin (quelques années dans un institut supérieur de commerce, l'examen de maturité passé à vingt ans, de vagues études de droit à l'université), il publie dans le même temps, dans chacune de ces capitales, divers textes en prose et recueils de poèmes dans des revues allemandes et autrichiennes: Couronné de rêve (Traumgekrönt, 1896), Offrande aux dieux lares (1896), Avent (1897) et Pour ma joie (Mir zur Feier, 1899), oeuvres où s'affirment déjà son sentiment religieux et sa virtuosité. Cependant, tout l'éloigne de la vie littéraire et le précipite dans une écriture intérieure, contemplative, secrète, que seul l'invisible peut déchiffrer. Comme Hölderlin et Nietzsche, Rilke est un «isolé».
À Berlin, en 1897, il fait la connaissance de Lou Andreas-Salomé, fille d'un général russe: celle qui avait failli, quelque quinze ans plus tôt, arracher Nietzsche à sa solitude devient pour Rilke la maîtresse maternelle – elle est de quatorze ans son aînée –, dont, adolescent attardé, il a besoin. Ils séjournent à Florence (Journal florentin), puis il l'accompagne lors d'un voyage qu'elle entreprend en Russie (mai-août 1900). Inspiré par la beauté des paysages et par la profonde spiritualité du peuple russe, il est dès lors convaincu de la présence de Dieu à chaque instant de sa vie et dans chacun de ses gestes, «sanctifiant» son travail. C'est cette conviction qu'illustrent les nouvelles du recueil des Histoires du Bon Dieu (1900). Le produit de ces voyages en Russie se trouve aussi dans les deux premières parties de ce qui allait devenir le Livre d'heures: «La Vie monastique» et le «Pèlerinage». Le Chant de l'amour et de la mort du cornette Christophe Rilke, qu'il rédige sous l'influence des Nouvelles de guerre (Kriegsnovellen) de Liliencron – de brefs récits que l'on peut qualifier de «ballades en prose» –, date de cette époque. Mais, La liaison avec Lou fut d'assez brève durée – aucune liaison de Rilke ne dure très longtemps. Mais une amitié perdurera jusqu'à la fin, l'amitié la plus solide et la plus précieuse que Rilke ait trouvée. Parmi ses innombrables lettres – on lui en attribue plus de dix-huit mille –, les lettres à Lou sont les seules où il s'exprime avec confiance et sans détours.
Peu à peu, il élimine de sa création toute trace de ce lyrisme vague qu'il tient des symbolistes français et écrit dans un style plus concret et plus précis, comme en témoigne le Livre des images (1902) où une dimension plastique est donnée à la musicalité de la poésie. Dans le Livre d'heures (Das Stundenbuch, composé de 1899 à 1903 et publié en 1905), en revanche, le pressentiment de Dieu ne parvient pas à apaiser son angoisse du temps qui passe et de la mort.
Rilke, cependant, a quitté Munich, pour Berlin d'abord, puis pour Worpswede, un village près de Brême, où vive une colonie d'artistes, les uns attardés dans un Jugendstil déjà un peu désuet à cette date, mais aussi quelques vrais peintres, comme Paula Becker-Modersohn. Rilke écrit une petite monographie sur Worpswede; puis, grâce à l'entremise d'une jeune femme sculpteur de ce groupe, Clara Westhoff, ancienne élève de Rodin (qu'il épouse en 1901, et avec qui il aura une fille, Ruth), il reçoit la commande d'une monographie sur le sculpteur Rodin.
Rilke arrive donc à Paris pour la première fois à la fin du mois d'août 1902. On peut placer à ce moment le premier grand tournant dans sa vie et dans son oeuvre. Il s'est déjà séparé de sa jeune femme, qu'il ne reverra plus qu'à de lointains intervalles. Il découvre une réalité et des exigences poétiques qu'il n'avait pas jusqu'alors pressenties. Dans cette ville, qu'il aimera plus qu'aucune autre, il ne voit au premier moment que de la misère et de l'horreur. On retrouvera dans les Cahiers de Malte Laurids Brigge toutes ces images sordides: les malades de l'Hôtel-Dieu, l'homme atteint de la danse de Saint-Guy, les fous, les miséreux, la mort. Toutes ces images occupent déjà la troisième et dernière partie du Livre d'heures : le «Livre de la pauvreté et de la mort». Le goût personnel de Rilke l'avait depuis toujours porté vers les déshérités, mais c'en est fini maintenant des madones et des pages; il s'astreint à regarder la réalité en face et à ne plus la masquer sous des images de convention. Il trouve dans «La Charogne» de Baudelaire un modèle et un répondant. Toutefois, ces pauvres de Paris, enfermés dans leur absurde misère, ne sont pas les vrais pauvres.
Rilke prend ses quartiers à Meudon dans l'atelier du sculpteur Rodin comme secrétaire (pour peu de mois, car Rodin ne toléra pas longtemps chez lui la présence importune de ce frêle étranger). Grâce à Rodin, Rilke apprend à considérer la démarche artistique comme une activité spirituelle et salvatrice, capable de transcender l'angoisse de la mort. Dès lors, il s'attache à créer des vers qu'il veut «plastiques» et apprend à leur donner forme comme à des sculptures.
Néanmoins, c'est Paul Cézanne qui déclenche chez lui cette fondamentale «rénovation» du lyrisme qu'il ne cessera de poursuivre jusqu'à la fin de sa vie. C'est en effet au contact de la peinture du maître d'Aix-en-Provence qu'il prend conscience qu'il peut avoir du monde une vision toute différente et qu'il va donner naissance à ce concept déterminant de poème-chose ou poème-objet; se plaçant du point de vue de ce qu'il décrit, l'artiste crée dans un changement radical de perspective: ainsi, dans la Panthère, il ne montre pas le déplacement du fauve devant les barreaux de sa cage, mais le mouvement des barreaux dans les yeux de l'animal.
Ses écrits de cette époque témoignent de ce renouveau créatif et de cette foi dans les pouvoirs de transfiguration de la poésie: ils sont réunis dans l'ouvrage intitulé Nouveaux Poèmes (1906-1908) qui répond à cette conception et qui est peut-être le chef-d'oeuvre de Rilke.
Entre 1900 et 1908, Rilke a donc d'ores et déjà donné des oeuvres capitales: le Livre d'heures (en trois livres composés successivement: le Livre de la vie monastique1899; le Livre du pèlerinage1901; le Livre de la pauvreté et de la mort1903); le Livre des images, et enfin Orphée, Eurydice, Hermès (1904).
Durant toutes ces années, il poursuit également une correspondance avec un certain X. Kappus: les lettres qu'il lui adresse constituent une sorte d'«art poétique» et ont été publiées en 1929 sous le titre de Lettres à un jeune poète.
En 1910, Rilke a grand peine met un point final aux Cahiers de Malte Laurids Brigge, – «un dialogue avec les possibilités de vivre» dira André Gide, – dont il avait commencé la rédaction à Rome en 1904. Dans ce roman, il mélange et enrichit la fiction de la narration de sa propre existence (en particulier la période de sa jeunesse). Par l'usage d'images très suggestives, il tente de restituer les impressions d'un jeune écrivain – très semblable à lui-même – sur sa vie à Paris. Il introduit le thème qui dominera toute la dernière partie de sa production: sa conception de l'amour véritable, l'amour malheureux.
L'achèvement des Cahiers ouvre dans la vie de Rilke une crise profonde: lui qui n'avait eu jusqu'alors qu'à se méfier de sa trop grande facilité traverse pour la première fois une longue période de sécheresse. Il voyage: à travers l'Europe et l'Afrique du Nord (Allemagne du Nord, Baux-de-Provence, Dalmatie, Algérie, Égypte, Venise, Bohême). Pendant cette période d'errance, répondant à une invitation de la princesse de Tour et Taxis, il séjourne seul en Dalmatie, près de Trieste, au château de Duino (1912), où il compose les poèmes de la Vie de Marie (1913, mis en musique par Paul Hindemith). La solitude prolongée sur l'Adriatique lui fait rédiger également les deux premières des dix Élégies de Duino (1923).
Après des heures révélatrices vécues à Tolède et à Ronda (février 1913), il se lie avec Loulou Albert-Lasard, puis rencontre «Merline», avec qui il découvrira le Valais (1920).
Pendant la guerre, il demeure principalement à Munich (quelques mois à Vienne) où il traduit: le Centaure de Maurice de Guérin, des sonnets de Louise Labé, un sermon sur l'amour de Madeleine, des textes de Michel-Ange, de Lermontov, de Verhaeren. Il songe un moment, tant est grand son désarroi, à se soumettre à une cure psychanalytique; finalement, il y renonce. Les années de guerre ajoutent encore à sa détresse.
En 1922, il s'installe définitivement dans la tour solitaire du château de Muzot, dans le Valais, près de Sierre (Suisse) qu'un mécène suisse a mise à sa disposition. Il y termine la rédaction des dernières Élégies de Duino qui chantent l'unité de la vie et de la mort (la mort y est perçue par le poète comme une métamorphose de la vie en une réalité intérieure invisible) et, simultanément, compose cinquante-cinq Sonnets à Orphée qui
célèbrent, quant à eux, l'expérience cosmique, pleine d'images brutales ou étranges, que représente l'union de la vie et de la mort. Ces deux cycles sont considérés comme les formes les plus abouties de son génie poétique.
Après cette année 1922 qui voit naître les dernières Élégies et les Sonnets, Rilke continue à écrire dans son ermitage de Muzot. Mais il a maintenant transmis l'essentiel de son message. Il traduit Paul Valéry en allemand (Le Cimetière marin, Eupalinos), et surtout il compose ces recueils en françaisVergers», «Les Quatrains valaisans», «Les Roses», «Les Fenêtres»; 1924-1925), que leur langue légèrement incertaine rend doublement savoureux: là, la plainte a disparu tout à fait; il ne reste plus, sous une forme très précieuse, que la célébration d'une existence dont chacune de ces poésies savoure délicieusement l'inanité.
En octobre 1926, il se blesse à la main avec les épines des roses qu'il coupe dans le jardin de Muzot. Simultanément, une leucémie aiguë se déclare, ce qui donnera lieu à la légende: le poète tué par une rose. Il meurt le 29 décembre 1926, au sanatorium de Valmont près de Montreux, en Suisse. Il est enseveli à Rarogne, dans le Valais, le 2 janvier 1927.

Sa vie et son oeuvre révèlent un être hypersensible, d'une instabilité chronique, soumis aux caprices de l'inspiration. La fortune de Rilke a traversé des phases diverses. Il fut de son vivant adulé à l'égal d'un saint, ou, à tout le moins, salué comme l'annonciateur d'une nouvelle «religiosité». Puis vint la phase d'ombre; on se prit de méfiance pour ce poète, sinon de cour, du moins de château; on se détourna de ces effusions sentimentales. Pendant ce temps cependant, son oeuvre se décantait; des pans entiers s'effondraient. Du néoromantisme tendre et souvent mièvre des premiers écrits à la poésie métaphysique et extatique de la dernière période, il contraint peu à peu le lecteur à partager l'analyse de son existence. Dans ce qui reste toutefois, on découvre un grand créateur de formes nouvelles, dont le contenu toujours plus allégorique et abstrait de son lyrisme et la portée de ses réflexions contribuent à faire de lui l'un des plus authentiques et des plus influents poètes de la première moitié du XXe siècle.

 
Mise à Jour de la page le 11/2001
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